Rétro Sirk

La Habanera

Film de Detlef Sierck

Lors d’une croisière à Porto Rico, Astrée, une jeune Suédoise, tombe amoureuse du pays et d’un riche propriétaire terrien, qu’elle épouse. Dix ans plus tard, l’amour est devenu aversion…

Censé se dérouler à Porto Rico, le film est tourné à Tenerife, île des Canaries en pleine guerre civile, l’Allemagne nazie soutenant alors le camp franquiste. Les canons grondent au loin ; sur l’île, Sierck découvre un camp de concentration. Le scénariste est Gerhard Menzel, de claire obédience nationale-socialiste. Mais si Sierck, bien qu’époux d’une femme juive, ne fut pas un résistant, il resta, jusqu’à son exil américain, irréductible par nature aux influences nazies : quelles que fussent les intentions de Menzel, elles ne jouent dans le film que comme texte second, non repris à son compte par le cinéaste, ou bien, pour reprendre son terme, « tordu » de manière à perdre toute efficacité idéologique. Certes, comme certains l’ont pointé, le fils de Don Pedro et d’Astrée, jouée par la brune Zarah Leander, s’avère curieusement blond comme les blés, mais l’on peut aussi bien rapporter cela à la façon dont, dans Mirage de la vie (l’ultime long métrage de Sirk, peu soupçonnable de racisme), la fille de la noire Juanita Moore apparaîtra et se revendiquera — tragiquement — blanche… En outre, le portrait (en partie) à charge de Don Pedro n’est pas très éloigné de celui d’un autre hidalgo ombrageux, qu’il a pu inspirer : le protagoniste d’Él, de Luis Buñuel (son interprète, Ferdinand Marian, ressemble étonnamment à Fernando Rey, l’acteur fétiche de Buñuel). Le titre La Habanera est celui d’une chanson, fil rouge musical qui épouse les variations émotionnelles et morales animant les personnages au long du film. Selon Jacques Lourcelles, Astrée vit « une attachante dialectique du refus, de l’illusion et de la lucidité. C’est parce qu’elle refuse ce qu’elle croyait trop bien connaître et qu’elle connaissait en fait très mal (son pays natal et les liens qui l’attachent à lui) qu’elle tombera dans l’illusion de considérer Porto Rico comme un paradis, lequel se transformera bientôt en enfer jusqu’à ce qu’elle le quitte, prête alors à faire de ses expériences une sorte de synthèse morale dont les effets auront lieu hors film et dans l’esprit du spectateur. » Ce que Sirk résumera d’une phrase : « Quand elle regarde en arrière, elle prend conscience qu’elle sort d’un destin pourri —mais très intéressant. » Jean-François Buiré

jeudi 26 janvier - 14h00
samedi 28 janvier - 20h15
dimanche 29 janvier - 17h45
mardi 31 janvier - 16h00

La Habanera
Film de Detlef Sierck
Avec Zarah Leander, Ferdinand Marian, Karl Martell
Allemagne | 1937 | 1h37 | VOST